ABORDER LES COMPLOTS : DES PÉDAGOGIES ANTICONSPI

Les théories complotistes qui se sont répandues immédiatement après les attentats de l'année 2015 ont provoqué la prise de conscience de leur prégnance dans la société. Des scénarios pédagogiques existent pour en parler avec les jeunes, dans lesquels les journalistes tiennent une place.

Depuis la diffusion de quelques scénarios peu soucieux des faits après les attentats terroristes, des médias nombreux se sont penchés sur le succès des thèses complotistes. Puis les pouvoirs publics se sont émus de leur influence. La communauté éducative n’a pas attendu ces cris d’alerte pour s’inquiéter du phénomène. Elle élaborait déjà quelques propositions pédagogiques. Ces dispositifs, dans lesquels les journalistes tiennent une place, privilégient deux types d’approche : l’apprentissage par la pratique, et la prise de recul.

En faisant, on comprend la fabrique des images, des vidéos, et de l'information.

La première méthode s’inspire du credo habituel en matière d’éducation aux médias et à l’information, le « learning by doing » ou apprentissage par la pratique. Quand se confronter à la fabrication d’une information permet d’en saisir les règles. C’est elle qui a été mise en avant par la ministre Najat Vallaud-Belkacem, lors d'une journée d'étude organisée par le ministère « Réagir contre les théories du complots », le 9 février 2016 : « J’ai voulu que l’EMI s’appuie aussi sur des projets, sur la création de médias : radios, journaux, plateformes web, tenus par les collégiens, et les lycéens eux-mêmes, à la fois dans le temps scolaire et en dehors et dont le nombre a été quasi doublé en un an. En faisant, on comprend la fabrique des images, des vidéos, et de l’information. »
Créer des médias, fabriquer de l’info... voire de la fausse info. S’inspirant de programmes télés, comme le défunt Before de Canal +, des collégiens de l'académie de Versailles se sont attaqués au genre. Lionel Vighier, leur professeur de français, propose une séquence de quinze jours, axée sur l’élaboration par les élèves de faux complots sur le mode parodique, dans l’objectif de mettre en lumière les procédés rhétoriques et visuels des relais conspirationnistes du net. « La parodie me semble un outil pédagogique intéressant parce qu’elle permet de s’approprier les rouages d’un discours pour apprendre à prendre de la distance par rapport à celui-ci, quel que soit ce discours. C’est un excellent exercice de mise à distance et en même temps de création », analyse l’enseignant dans un interview au Café pédagogique.
Un journaliste s’est lui aussi plié à l’exercice. Thomas Huchon, de Spicee, un pure-player proposant exclusivement du documentaire, a monté de toutes pièces un complot, autour de l’origine du virus du sida. Il a ensuite observé la circulation numérique de ce film à l’apparence d’une enquête professionnelle. Ce « piège tendu aux complotistes », il l’a raconté dans un doc et fait réagir des spécialistes des rumeurs à son expérience.

« Nous ne l’avions pas conçu dans une perspective pédagogique, au départ, cela reste un travail journalistique mais notre démarche s’inscrit dans l’engagement de notre média, contre la force de frappe de la complosphère », décrit le journaliste. Qui consacre désormais une large part de son temps à présenter son film devant des classes, sollicité dès son lancement par des professeurs en nombre. « Depuis le début de l’année 2016, j’ai rencontré 28 classes, dans 21 lycées et ai participé à 7 formations d’enseignants », indique-t-il. Les demandes abondent et de nombreuses rencontres sont encore prévues, ajoute-t-il.

Qu'on aborde le sujet après s'être outillé

Elle aussi se fait l’écho d’une demande forte de la part des enseignants. Karen Prévost-Sorbe, coordonnatrice Clemi de l’académie de Tours-Orléans, a même constaté une certaine « panique des adultes » et plaide pour qu’on « aborde le sujet après s’être outillé » (voir interview). Elle ne conseille pas d'aborder la problématique avec la fabrication de faux complots. « Parce que l'exercice conduit les élèves à devenir partie prenante du phénomène, sans en mesurer les enjeux géopolitiques », argumente-t-elle. Le succès de ces théories tient pour beaucoup à la manière dont les jeunes s’informent, méconnue des adultes. Ce point doit constituer, selon elle, le cœur des séquences pédagogiques
« Aborder avec les enfants les théories du complot et, plus largement, l'intox sur le net représente un puzzle à mille pièces. Pour l’assembler, il faut bien commencer par quelque part », abonde en ce sens Rose Farinella. Professeur des écoles, elle a construit une séquence (de 8 à 9 séances d’une heure et demi), destinée aux CM2 : « s’informer et communiquer sur internet et les réseaux sociaux », pour lequel elle a reçu un prix aux Assises du Journalisme 2016.
Son préalable : « avant de pouvoir reconnaître une fausse information, il faut savoir ce qu’est une information ». « Dans des mises en situation, les élèves appréhendent l’objectivité de l’information et l’authenticité des sources », explique Rose Farinella. Elle organise des jeux de rôle reconstituant un accident de la route « sur lequel les témoignages divergent » ou rendant compte d’un match de foot de l’équipe locale. Ces connaissances en poche, ils ont produit un journal truffé de fausses infos, « Les infaux du Haut-Giffre » qu’ils ont présenté à leurs camarades, étonnés de les voir faire un si bon accueil à un tel recueil d’intox.

Les élèves se penchent ensuite sur les moteurs de recherche et sur la contextualisation des textes et des images. « Le travail doit être rigoureux, il ne faut pas prendre les élèves pour des imbéciles », insiste-t-elle. Tout en privilégiant une approche ludique, en particulier pour cette classe d’âge. Au terme de la séquence, les enfants reçoivent leur diplôme d’« apprenti hoaxbuster ».

Aller au-delà des vidéos relayant des scénarios complotistes partagées à l’infini sur le net est un deuxième type de réponse pédagogique à l’intox.
Servanne Marzin a conduit ses élèves de seconde d’un lycée de Seine-Saint-Denis à « historiciser par [eux-mêmes] la théorie du complot et mettre à jour les permanences d’une pensée paranoïaque, contre-révolutionnaire et antisémite ». Recherches personnelles et exercices de comparaison : ils ont notamment produit une carte mentale de la façon dont les « différents médias traitent de la « théorie du complot » et des « conséquences pour les citoyens ». Elle raconte ici son cheminement jusqu’à la construction de son scénario puis sa réception par les élèves dans une passionnante réflexion sur toutes les questions qui se posent au pédagogue s’emparant du sujet.

Carte mentale des seconde du lycée Paul-Eluard de Saint-Denis

Parmi les écueils qu’elle raconte avoir rencontrés, le principal réside dans l’incapacité des jeunes à « donner du sens » aux positionnements médiatiques et politiques et aux symboles. « On touche là à la question de la pédagogie politique », pointe-t-elle. Derrière la stupeur que suscite l’audience des thèses complotistes dans la classe politique et médiatique, on peut voir, selon elle, la peur que s’exprime une posture antisémite chez les élèves, à laquelle l’école ne sait pas comment réagir.
Le chantier de l’éducation aux médias et à l’information est encore loin d’être achevé, par ailleurs. « Mes élèves sont animés par la culture du doute mais, en même temps, ne mesurent pas à quel point l’information se construit, relève de choix », relève encore Servanne Marzin.
Dans son « manuel d’auto-défense intellectuelle » (Robert Laffont), Sophie Mazet, elle aussi professeure en Seine-Saint-Denis, entame justement son propos par cette question : « qu’est-ce que l’information ? » Elle non plus n’envisage pas une pédagogie anticonspirationniste sans « formation préalable à l’esprit critique » [1]. Parmi les neuf chapitres courts et clairs de son livre, inspirés d’ateliers montés dans son lycée, l’un se réfère au fameux slogan « on nous cache tout » mais le propos aborde aussi la publicité, la laïcité, la politique, les questions environnementales. Des problématiques qui rencontrent toutes aujourd’hui, un « scepticisme total, forme de crédulité »[2]. Pour contrer celui-ci, Sophie Mazet fait finalement l’éloge de la zététique, l’« art du doute ». Comme son ouvrage qui se présente aussi comme une boîte à outils (notamment sur les procédés rhétoriques), de nombreuses ressources sont disponibles pour le cultiver (voir Pour aller plus loin).
Zététique, art du doute

Fournir des outils et des techniques

Le « collectif d’enseignement et de recherche » Cortecs offre ainsi une mine de matériaux pédagogiques (des cours, des ateliers, des exercices), pour « comprendre l’intérêt des démarches d’investigations rigoureuses et scientifiques face à l’élaboration de récits fantaisistes et peu étayés ».
Dans une démarche globale de promotion de la science, ce groupe de formateurs et chercheurs estime « plus utile de fournir au public des outils et des techniques permettant de faire la distinction entre recherche scientifique sur les complots et conspirationnisme, plutôt que de se borner à déconstruire les quelques scénarios complotistes en vogue ».
Cette méthode de long terme, passant par l’appréhension des notions de charge de la preuve, de réfutabilité, de biais de confirmation, etc. permet aussi de ne pas mettre les jeunes en prise directe avec l’une ou l’autre thèse conspirationniste. Et contourner ainsi l’un des risques mesurés par Servanne Marzin : face à la « relative ignorance des élèves » de ces thèses, celui d’ « avoir ouvert la boîte de Pandore ».

"Incitation à penser droit"?

Elle répond en outre aux critiques qui ont fusé après l’entrée en scène du ministère sur le sujet. Dans une tribune à Libération, un groupe d’enseignants et de chercheurs dénoncent une « approche précipitée et dogmatique » voire, s’interrogent-ils, une « incitation à penser droit ? » Aux « outils indigents » proposés par l’Education nationale, ils opposent la « formation en histoire des idées et philosophie politique ». La réplique ne tarde pas, les « pompiers pyromanes » se sentant là désignés reprochent à leurs accusateurs d’estimer qu’il est « urgent de ne rien entreprendre contre le complotisme ».
Les propos sont vifs de part et d’autre. Ne reflètent-ils pas surtout le fait que chaque praticien voit dans sa discipline la voie royale à emprunter ? L’hypothèse est formulée par Daniel Schneidermann, en conclusion d’une émission où il invitait Catherine Robert et Sophie Mazet, respectivement signataires de la première et de la seconde tribune.
Faire émerger et/ou consolider l’esprit critique parmi les jeunes, c’est en tout cas l’objectif commun aux auteurs de ces deux textes. L’intérêt que le sujet suscite dans la communauté éducative, au-delà des prescriptions ministérielles, plaide pour une multiplication de ces initiatives.
Initiatives au sein desquelles les journalistes ont une double place à prendre. En décrivant les fondements de leur métier, ils peuvent transmettre les réflexes élémentaires de vérification d’une information. Ils peuvent aussi répondre directement à la défiance qu’inspire la profession et nourrit les scénarios complotistes, en illustrant la mécanique de la fabrication de l’information par leurs expériences et leur vécu.

[1] Emission @rret sur images, 19 août 2016 : Complots : « Heureusement, nos élèves nous font parfois confiance ».
[2] Interview Europe 1, 16 janvier 2016.

Tous complotistes ?

Un jeune sur cinq serait séduit par les analyses baroques d’événements bien réels. Le chiffre, avancé par la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, provient d’un sondage Ipsos réalisé en juin 2014 à la demande du Parisien. 20 % des personnes interrogées disaient alors croire à l’existence des Illuminati, qui « tire[rai]ent les ficelles de l’économie mondiale ».
D’autres enquêtes d’opinion ont depuis ont été réalisées. 66 % des sondés estiment toujours que « l’on nous a caché des choses sur les attentats de New-York », dans une étude menée par Odoxa, pour Spicee, quinze ans après les attentats du 11 septembre, en 2016.
Le phénomène est par nature inquantifiable. Le pas peut être grand entre une déclaration à un institut de sondage, une croyance profondément ancrée ou une posture sur les réseaux sociaux. La fréquentation des sites relayant une telle vision du monde donne une indication elle aussi en partie biaisée. Les recherches de ceux qui cherchent à contrer leurs argumentaires augmentent le nombre de pages vues. Tout de même : une observation récente pointe les trois sites les plus consultés en France, parmi ceux de la sphère « politico-institutionnelle » (sites d'opinion, d'institutions ou de partis politiques) : Egalité & Réconciliation, avec plus de 8 millions de visiteurs mensuels, Fdesouche, 4,5 millions et Les moutons enragés, 2,3 millions – sites qui élaborent et relaient des scénarios conspirationniste. Le premier se classe au 273e rang des contenus web les plus vus en France, loin derrière le site du Monde (12e rang), mais devançant de nombreuses autres déclinaisons numériques de médias professionnels.

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