EDUCATION AUX MÉDIAS ET À L'INFORMATION : UN ÉTAT DES LIEUX

L'éducation aux médias apparaît au début des années 80, quand – déjà ! – les outils d'information semblaient omniprésents. Il s’agit de donner des clés au public, particulièrement les jeunes, pour comprendre comment se fabriquent les contenus et comment ils sont diffusés, et avoir une lecture critique des données mises à leur disposition. Elle paraît d'autant plus nécessaire depuis les attentats terroristes qui ont touché la France en 2015.

L’éducation aux médias et à l’information (emi) prend sa source dans la déclaration de Grünwald, adoptée en 1982 par les participants à un symposium international organisé par l’Unesco sur les relations entre éducation et communication. Le terme français est la traduction communément admise de l’anglais media and information literacy qui signifie littéralement
« alphabétisation médiatique et informationnelle ».

L’emi recouvre un champ relativement large : actualités, données numériques, documentation classique et enjeux citoyens. Selon les intervenants, on parlera également d’éducation aux média(s) (eam), d’information-documentation, d’information-communication, d’éducation à l’information et aux médias (eim) ou encore d’éducation aux média(s) et à l’information d’actualité.

Concrètement, l’emi rassemble différents types d’actions, de la discussion à la pratique, permettant d’appréhender les médias – aussi bien les supports (presse papier, radio, internet, dont les moteurs de recherche) que leur contenu – avec un regard affiné et un esprit critique.

Emi à l’école


S'approprier les clés pour dissocier l’information de la propagande, et les faits des opinions, est bien entendu souhaitable pour l’ensemble de la population. Reste que les initiatives s’adressent le plus souvent à un public jeune, considéré comme particulièrement vulnérable face à la masse de contenus dont la grande majorité ne relèvent pas de l’information.

La loi de refondation de l’école du 8 juillet 2013 a renforcé la place de l’éducation aux médias et à l'information en milieu scolaire. L’assassinat d’une partie de l’équipe du journal Charlie Hebdo en janvier 2015, et certaines réactions à ces meurtres – non respect de la minute de silence, déclarations violentes à l'encontre des journalistes – ont confirmé la nécessité de l'éducation aux médias et à l’information auprès d'un public à la fois sur- et sous-informé.

Algorithmes : facteurs d’une paradoxale homogénéité


La crise que traverse la presse depuis plusieurs années réduit drastiquement les moyens alloués à l’investigation, laissant la place libre à l’opinion, nettement moins chère à produire. La course à l’exclusivité donne lieu à un traitement parfois approximatif des infos, et la course à l’audimat privilégie des images choc et choquantes. Accentuant ces phénomènes, les réseaux sociaux et autres portails permettant de partager avis et contenus peuvent nourrir la défiance du public vis-à-vis de médias accusés d’être biaisés. Les algorithmes utilisés par les géants de l’internet orientent les données proposées aux utilisateurs : ils adaptent les résultats de nos recherches en fonction des pages que nous avons déjà consultées. Nous recevons par conséquent une information homogène, qui confirme et renforce notre appréhension individuelle du monde, plutôt qu’un ensemble d'approches variées, qui contribueraient à la remettre en question.

" L’éducation aux médias est un moyen de lutter contre les discours de haine, de décrypter les images, de permettre une distanciation avec les images comme avec les messages, souligne Christine Menzaghi, responsable « Société de l’information » à la Ligue de l’enseignement et secrétaire générale du Collectif Enjeux e-médias. Elle peut être une occasion privilégiée de faire accéder l’ensemble des jeunes à la complexité et à la pluralité des discours médiatiques ". Ainsi, les organisateurs des séminaires « Pour une éducation critique aux médias en contexte numérique », de Paris 8 et du Cemti, soulignent que cela suppose " une acception de l’éducation aux médias et à l’information qui soit transdisciplinaire, ouverte aussi bien sur la sémiotique, la sociologie, l’économie des médias. "

Les acteurs

En France, le Clemi est chargé depuis 1983 de coordonner l’éducation aux médias et à l’information dans le système éducatif, avec l’objectif d’apprendre aux élèves « une pratique citoyenne des médias ». Concentré sur une éducation à l’information d’actualité, il organise la Semaine de la presse et des médias à l’école chaque mois de mars, qui permet aux élèves, grâce à des opérations menées conjointement par les établissements scolaires, des journalistes et des titres de presse, de mieux connaître les médias, et, partant, le monde dans lequel ils vivent. Il accompagne également, avec l’association Jets d’encre, la création de médias scolaires. Les coordonnateurs du Clemi sont rattachés au rectorat de l’Académie dans laquelle ils travaillent.

Les enseignants sont les principaux acteurs de l’emi en milieu scolaire, et notamment, dans les collèges et lycées, les professeurs-documentalistes, dédiés depuis 1986 à l'apprentissage de la recherche et la diffusion d'informations. Ces dernières relèvent, avec les questions de propriété intellectuelle, de droit à l'image et d’identité numérique, de leur responsabilité. Ils sont rassemblés au sein de l’Apden (voir interview de Florian Reynaud ci-dessous) et le site docpourdocs propose pour eux des ressources professionnelles. La culture informatique est abordée avec les professeurs de technologie ; la culture médiatique (les moyens de comprendre la société à travers les médias) se partage entre les cours de français, d'arts plastiques (travail sur l'image) et d'éducation civique.

Les Drac (directions régionales des affaires culturelles) jouent également un rôle dans l’éducation aux médias et à l’information, puisque certaines d’entre elles ont lancé, récemment, des appels à projets pour des résidences de journalistes, à l'image de ce qui a cours, depuis longtemps, avec les artistes.

Les acteurs de l’éducation populaire participent également à l’éducation aux médias. Rassemblés au sein du collectif Enjeux e-médias, les Ceméa (Centres d’entraînement aux méthodes d'éducation active), la Fcpe (Fédération des conseils de parents d’élèves), les Francas et la Ligue de l’Enseignement conçoivent l’emi comme un outil pour travailler sur des valeurs telles que l’égalité, la mixité et la diversité. Ils estiment que son champ doit être large, et comprendre la protection des données personnelles, la place de la publicité et l’utilisation des écrans par les enfants. Pour éviter que, via l’éducation numérique, des grandes entreprises ne récupèrent le concept à leur avantage, ce qu’a laissé craindre la signature d’une convention entre l’entreprise Microsoft et l’Education nationale en 2015. " Il faut tenir la boussole, estime Christian Gautellier d’Enjeux e-médias, et garder l’émancipation, la mobilisation et le regard critique au cœur de nos préoccupations ".

Enfin, les professionnels des médias proposent énormément d’outils. L'association Arpej (Régions presse enseignement jeunesse) réunit 31 journaux régionaux. Ses membres sont habilités par le ministère de l'Education Nationale à mener des actions d'animation et de formation au sein du système éducatif, en liaison avec le Clemi, sur l'ensemble du territoire. Rassemblant des professionnels de l'information et de la communication, les clubs de la presse proposent des débats et rencontres concernant l'éducation aux médias, et certains participent à la mise en oeuvre de résidences de journalistes organisées par les Drac. Les groupes Ouest-France et Bayard conçoivent actuellement, avec le soutien du ministère de la Culture et de la Communication une « mallette pédagogique » à destination des classes. L’émission Inter’class sur France Inter, le P’tit Libé, les publications de Bayard, Milan et Playbac mais aussi France TV Education, Arte Journal Junior, Phosphore (avec notamment un dossier "S'informer" publié en mars 2016) ou encore Arrêt sur images sont autant de propositions réalisées par des médias, pour contribuer à faire de leur public des usagers et des citoyens avisés.

Louise Bartlett

3 questions à Florian Reynaud, Président de l’Apden (ex-Fadben)

MediaEducation.fr : Vous êtes professeur-documentaliste, et président de l’Apden (anciennement Fadben). Quelle est votre définition de l’éducation aux médias ?
Florian Reynaud : La traduction de « media and information literacy » par éducation aux médias et à l’information pose un problème car elle amène une confusion avec l'éducation aux médias, alors que l’emi ne relève pas seulement du média d’information tel que compris par les médias eux-mêmes, c’est-à-dire au sens d’actualités. Elle aborde tous les types d’information : journalistique, scientifique, forums, blogs, etc. Les médias ne peuvent pas non plus être compris uniquement comme moyens de diffusion, ainsi que les considère le ministère de la Culture dans la convention signée avec le ministère de l’Education nationale en décembre 2015. Nous parlons plutôt d’information-documentation au sens large.

MediaEducation.fr : Comment abordez-vous l’emi avec vos élèves ?

Florian Reynaud : Nous abordons tous les supports de recherche et de diffusion d’information. Nous engageons les élèves à se poser des questions et à effectuer leurs recherches en distinguant les différentes sources (imprimées et internet). Nous faisons en sorte également qu’ils sachent s’approprier des médias pour diffuser leurs informations : publication papier, émission radio et sur internet aussi bien des blogs que prezi, des cartes mentales et les réseaux sociaux. Sur la trentaine de savoirs qui concernent l’EMI dans les programmes scolaires, seuls 7 ou 8 concernent les médias d’actualité et l’expression d’actualité.

MediaEducation.fr : Que pensez-vous de l’ampleur donnée à l’éducation aux médias avec la loi de refondation de l’école, et depuis l’attaque contre Charlie Hebdo ?

Florian Reynaud : Professeurs certifiés en documentation, nous sommes amenés à négocier à la marge une place qui devrait pourtant aller de soi au regard de notre formation, de notre expertise et de notre expérience. Nous cherchons comment, ensemble et individuellement, faire valoir nos compétences professionnelles dans une emi qui, tout en profitant de notre réflexion théorique, nous oublie en pratique. Nous recherchons notre place dans ce nouveau programme.

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